Pour chacune et chacun d’entre nous, l’appel à la conscience paraît une démarche naturelle. Nous n’entendons pas seulement celle-ci dans le sens d’éveil, par rapport au sommeil, de connaissance immédiate de notre psychisme, en opposition à l’inconscient, mais aussi comme une aptitude à distinguer le bien du mal. Mais si on nous demande ce qu’elle est exactement, nous sommes très embarrassés. Nous ne devons pas d’ailleurs en rougir car les neurologues et les spécialistes des sciences cognitives travaillent depuis longtemps à en identifier la nature tout en reconnaissant, comme Steven Laureys, que « personne ne peut aujourd’hui expliquer la conscience[i]. »
Conscience et responsabilité
Une expérience significative consiste à s’interroger sur le lieu qu’occuperait cette étrangeté. Rapidement, nous réalisons que c’est une question sans réponse : il n’existe aucune zone du cerveau qui la recueillerait, contrairement à la vue ou à l’ouïe, par exemple. Certains jurerons qu’elle se loge quelque part dans la tête ; d’autres assureront qu’elle se révèle sur chaque partie du corps, pour ainsi dire tactilement ; d’autres encore imagineront qu’elle peut être perçue en divers endroits, suivant les circonstances. Et pourtant, tout être humain peut se prévaloir, « en soi », de sa présence, tout en restant incapable de la localiser. D’ailleurs, nous ne doutons pas un instant de son existence, en vertu de l’affirmation cartésienne quelque peu péremptoire, que nous sommes – puisque nous pensons. Manière d’attester notre subjectivité, en dépit de ses zones d’ombre, car nous ne manquons jamais de nous étonner que, nous autres êtres dits « humains », nous puissions nous comporter avec inhumanité, comme si nous avions subi une ablation de notre conscience.
Celle-ci n’a conquis sa liberté qu’assez tardivement dans l’histoire de l’espèce humaine. Dans un livre peu connu en France[ii], publié en 1976, le psychologue américain Julian Jaynes s’efforce de retracer sa progressive montée en puissance, à partir de la logique suivante : l’incertitude dans laquelle sont plongés les êtres humains est la principale cause du stress ; face aux multiples décisions à prendre pour assurer la survie, celui-ci ne peut être surmonté qu’avec des soutiens décisifs permettant d’apporter de bonnes réponses aux questions qui se posent sans cesse. L’hypothèse de Jaynes est que la première solution fut de s’en remettre aux dieux, dont les voix se faisaient entendre comme aux schizophrènes aujourd’hui soignés dans des hôpitaux. Toute la littérature jusqu’au premier millénaire avant J.-C. en témoigne : dans les textes hindous, assyriens, égyptiens, hébreux, grecs et autres de cette époque, il n’est jamais question de jugements personnels mais de soumissions aux injonctions des multiples divinités peuplant l’esprit des hommes. A partir des VIIe et VIe siècles émergent des récits où le rôle des dieux recule, les héros et personnages divers se prévalant de plus en plus d’un « je ». Dans l’Illiade, il n’est jamais question de subjectivité ; dans l’Odyssée, texte bien plus tardif, la première personne du singulier devient largement majoritaire. Cette distinction se retrouve aussi dans la Bible hébraïque : Amos, qui prophétise au VIIe siècle est tout entier soumis à une déité omniprésente ; l’Ecclésiaste, rédigé entre le IIIe et le IIe siècle (toujours avant J.-C) se réfère essentiellement à l’auteur, à ses propres sentiments, à sa vision du bien et du mal, à ce que nous pourrions appeler son « moi ». De nombreux exemples dans le texte biblique montrent comment des personnalités clés (Abraham, Jacob, Moïse…) sont confrontés à leur intimité pour déterminer le choix de leurs actes. Et cela même depuis Caïn, qui « entend » que l’erreur aspire à l’atteindre mais que s’il s’améliore, il saura la dominer[iii].
Il y a là deux mondes radicalement différents. Le premier renvoie sans conteste à une obéissance aveugle ; le second sanctionne la monté d’une subjectivité plus ou moins rationnelle, dominante aujourd’hui. De nos jours peuvent persister ces deux modalités : une qui cherche dans une injonction transcendante quelle voie suivre, l’autre qui s’en remet à soi-même.
Cette dernière, seule, est compatible avec le principe de la responsabilité individuelle. Impossible, avec elle, d’invoquer Dieu pour justifier un crime ou pour nier une vérité scientifiquement établie. C’est aussi l’une des principales sources à laquelle vient s’abreuver ce que l’histoire appellera « démocratie ». Dans cette organisation sociale de la relation aux autres, chacune et chacun d’entre nous ne peut être tenu pour responsable que de ses actes, jamais de ceux d’autrui. Et il n’existe de responsabilité individuelle qu’en toute conscience : l’individu inconscient de ses actes n’est-il pas déclaré juridiquement irresponsable ? C’est dire à quel point la responsabilité individuelle n’est pas une simple idée : c’est le socle sur lequel repose la justice. Si donc elle est niée, c’est toute une vision de l’existence qui s’effondre.
Conscience et manipulation
De nos jours, l’anonymat et le pseudonymat contribuent jour après jour à saper ce fondement. Pas seulement sur les réseaux dits sociaux, mais aussi au moyen de tout artifice permettant de dissimuler sa face, c’est-à-dire l’identité apparente. Avez-vous déjà vu des terroristes agir à visage découvert ? Les voleurs ne portent-ils pas un masque pour n’être pas reconnus, même s’ils opèrent de nuit ? L’assassin courant ne cherche-t-il pas à effacer toutes les traces de son forfait ? Tout se passe alors comme si le camouflage ne se dirigeait pas seulement vers l’extérieur, vis-à-vis des autres, mais aussi vers l’intérieur, vis-à-vis de soi-même. Comme si la dissimulation était un moyen d’anesthésier – pour un temps au moins – la plus tenace des enquêtrices, la conscience. C’est là une manière de manipuler la réalité pour lui offrir le confort qu’elle réclame, de contredire l’évidence avec pour ambition de la soustraire à son emprise.
Nier les faits consiste alors à neutraliser – autant que faire se peut – l’exercice naturel de la conscience en lui proposant un ersatz de réalité. Ce n’est plus la vérité qui compte, mais la convenance, l’adéquation entre une perception et une pensée abstraite. Cela permet d’aligner les actes sur des paroles et réciproquement. Depuis les travaux précurseurs de Léon Festinger[iv], c’est une opération bien connue de la neurologie cognitiviste. Le désaccord entre un a priori, quels qu’en soient les raisons, et les faits, provoque une tension intérieure qu’il n’est pas facile d’annuler. La certitude d’avoir raison conduit le plus souvent à rechercher tous les arguments possibles et imaginables pour confirmer le diktat idéologique initial. Il est dès lors bien plus facile de contester des événements qui heurtent des convictions arrêtées une fois pour toutes que d’entreprendre une lutte honnête contre soi-même. L’enjeu est de retrouver un équilibre indispensable au psychisme. Tout peut y servir, à commencer par ce que l’on appelle aujourd’hui le complotisme, lequel s’appuie sur le refus catégorique du hasard. Il faut dire que ce dernier a pour univers l’incertitude, le pire des maux pour qui cherche la tranquillité d’esprit. Tout doit donc s’enchaîner à la perfection afin de prouver l’unicité de la solution arrêtée à l’avance.
Nous voilà renvoyés au point de départ. Face à l’incertitude, qui engendre le stress, la conscience ne sait comment se manœuvrer elle-même. Il lui faut échapper à l’inconfort que lui imposent les faits pour diminuer la tension qui l’ébranle. Elle peut ainsi autoriser la pensée à corriger la réalité, à la reconstruire pour trouver une paix intérieure. Il devient alors possible de tordre l’histoire et de la soumettre à un autre impératif que la vérité.
[i] Neuroscientifique belge de renommée mondiale, dans un entretien au Figaro du 30 avril 2025.
[ii] La Naissance de la conscience dans l’effondrement de l’esprit bicaméral, 1976, réédition 2021, Fage éditions.
[iii] Genèse, I/7. Les traductions courantes parlent du péché, mais le mot hébreu employé dans ce verset signifie « ratage », « erreur ».
[iv] Voir Leon Festinger, A Theory of Cognitive Dissonance, Stanford University Press, 1957.